Le courage de la nuance Jean Birbaum

Tout est bon dans le dernier livre de Jean Birnbaum, Le courage de la nuance ; tout, sauf peut-être le titre : non pas l’appel au  courage, bien sûr, mais la célébration de la nuance qui donne le sentiment d’un entre-deux, d’un « en même temps », d’un clair-obscur sans consistance ; certes il s’agit pour lui de dénoncer les méfaits des débats manichéens, des dualismes simplificateurs qui décrivent la réalité en blanc et en noir ; mais qu’on ne s’y méprenne pas l’auteur ne leur substitue pas les innombrables nuances de gris que peuvent produire le mélange de ces deux couleurs extrêmes.

En fait ce que recouvre pour lui le mot nuance, c’est ce que je préfère appeler la complexité des choses, et qui peut conduire à ce que des interprétations contradictoires soient également vraies.

La nuance pour l’auteur ce n’est pas le gris, c’est la coexistence du blanc et du noir. Alors va pour la nuance, si c’est ce qu’elle veut dire. Et, de Raymond Aron à Roland Barthes en passant par Germaine Tillion,  d’Hannah Arendt à Georges Orwell, en passant par Georges Bernanos, ce sont, en commençant bien sûr par Albert Camus, sept auteurs qu’il convoque pour explorer les différentes facettes de cette nuance dont il nous fait l’éloge : des « spectateurs engagés », selon la belle formule de Raymond Aron, et pour qui la nuance c’était d’abord de penser contre soi-même pour ne pas être prisonnier de son camp.

En interlude à chacun de ces sept chapitres, il tire une sorte d’ordonnance énonçant ainsi la liste des remèdes à l’hystérisation des débats, que je reformule à ma façon en puisant dans la pharmacopée de l’esprit :

  • D’abord bien nommer les choses, pour éviter « d’ajouter aux malheurs du monde », et donc fuir comme la peste toutes les formes de novlangue ou d’euphémisation
  • Pratiquer l’humour, cette forme « d’hygiène de l’esprit, un exercice intellectuel mais aussi spirituel » nécessaire, une forme d’assouplissement des neurones et de la pensée.
  • Se sevrer de la dépendance à la crainte de « faire le jeu de l’adversaire », qui conduit à la cécité intellectuelle et au déni des réalités, de ces «méchants faits qui viennent détruire les belles théories».
  • Avoir conscience de la part d’inconscient qui nous anime, cette part d’ombre inatteignable qui structure nos émotions et nos réactions, et qui a « ses raisons que la raison ne connait  pas ».
  • Complémenter par la littérature et la poésie les potions de l’argumentatif, car elle disent des choses de l’humanité qui seront toujours inaccessibles à la raison, ce « supplément d’âme » qui « donne sens à nos vie ».

Chronique écrite par Daniel Lenoir

Edition Le Seuil

Parution Mars 2021

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