Les yeux dans les arbres, Barbara Kingsolver

les yeux dans les arbres, barbara kingsolverAnnées 60.
Nathan Price, pasteur baptiste, emmène toute sa famine au Congo (sa femme et 4 filles). Missionnaire engagé, il débarque avec une seule idée en tête : évangéliser les africains, tout particulièrement les habitants de Kilanga, petit village où ils sont affectés. Et pour ça, il privilégie les sermons agressifs et s’accroche à une obsession : organiser un grand baptême des enfants dans la rivière. Là, où ils ne savent pas nager, où il y a des crocodiles affamés.
Combat qu’il veut mener en solitaire, il ne se pré-occupe pas de sa famille et de toutes les difficultés à vivre au quotidien dans une nature difficile, considérées comme des étrangères, ne parlant pas la langue…
Elles devront apprendre seules à s’intégrer, à éviter les serpents, à communiquer, à trouver de la nourriture, à contrer les maladies…
Très vite, elles seront également embarquées plus ou moins malgré elle aux changements du Congo : Lumumba réclamant l’indépendance par rapport au Congo, l’arrivée sanglante de Mobutu au pouvoir…
Un pays en effervescence. Où pourtant, rien, réellement, ne change pour les habitants des coins reculés.

Le livre est construit à plusieurs voix : les 5 femmes témoignent chacune leur tour. 5 voix différentes, 5 regards, 5 sensibilités. Des personnages attachants jusque dans leurs pires défauts.
Rachel, la jeune américaine, belle, et délicate. Séductrice et superficielle. Qui ne cherche qu’à s’en sortir le mieux possible.
Leah, l’intrépide, l’indépendante, la chasseresse. Celle qui aimera l’Afrique du plus profond de son être. Sauvage et survivante.
Adah, la déformée, l’handicapée, la muette. Qui analyse tout. Prend toujours du recul. Se réfugie dans les textes, la poésie.
Ruth May, la toute petite, la mignonne, l’insouciante, la sociable, l’étincelante.
Orleanna, la mère. La protectrice, celle qui abandonne aussi. Celle qui se débat. Tantôt lâche tout, tantôt se redresse. Survit.

Barbara Kingsolver réussit là un roman dense, palpitant, humain, poétique, drôle, intense, réaliste, historique… Une telle richesse pour un livre qu’elle aura mis 30 ans à écrire (« pour atteindre la sagesse et la maturité nécessaire »). Elle a été en Afrique, et l’a aimée tout autant que crainte. Et elles s’est documentée. Faisant de ce livre à la fois un roman fiction juste et prenant et un documentaire humain sur la politique au Congo-Zaïre. Elle n’hésite pas à dénoncer.

Un livre à la fois différent de L’arbre aux haricots et des Cochons du Paradis, mais pas si éloigné non plus. Peut-être plus « sérieux ». Plus dense. Mais on retrouve parfaitement le style Kingsolver. La facétie dans le pire. La légèreté qui dénonce. Des portraits féminins d’une justesse impressionnante (encore une petite fille muette…). Un regard humain sur le monde et ses fonctionnements. La rébellion.

Éditions Rivages Poche (ré-édition 24.09.2014)

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